Elle a quitté son pays pour vivre à l'étranger...

On a toute rêvé un jour certainement, de le faire. Tout laisser derrière soi et tenter sa chance ailleurs, où même tout simplement envie d’une nouvelle vie, une nouvelle expérience mais cette fois ci à l’étranger. Courageuses ou ambitieuses, elles l’ont fait et nous le racontent. Place à des parcours de vie de femmes qui osent prendre leurs destins en main, face à une langue, une culture, un pays différent….
De la Martinique vers la Suisse
Marie-Andrée Ciprut

Fonction : Psychologue Clinicienne, Psychothérapeute, écrivaine
Femmdoubout : « Marie-Andrée peux-tu te présenter à nos lectrices? »
Je suis originaire de St Pierre, une vraie « femm St-Piè » partie pour Paris avec ses parents à l’âge de 12 ans, ayant fait des séjours linguistiques en Espagne, en Angleterre puis des études universitaires à Genève. Martiniquaise, française et suissesse par mariage depuis plus de 40 ans, j’ai un parcours migratoire qui cimente ma vie et mes combats.
Femmdoubout : « Qu’est-ce qui t’a poussé très jeune, à poursuivre tes études à Genève ? »
J’aimais les voyages, aussi me suis-je inscrite à l’Ecole d’Interprètes de Genève, conseillée par un de ses anciens élèves, le commissaire du bateau qui me ramenait de mon premier séjour aux Antilles, mon baccalauréat en poche après 9 ans d’absence.
Femmdoubout : « Tu exerces en tant que Psychologue Clinicienne – Psychothérapeute, mais pourtant au début tu t’étais plus orientée vers le métier de traductrice trilingue, puis ensuite vers celui d’enseignante de la langue française. N’est-ce pas deux corps de métier diamétralement opposés ? »
Vu que j’étais mariée et que j’avais un enfant, mes rêves de voyage à travers le monde en tant que traductrice-interprète trilingue n’étaient plus d’actualité. J’ai donc entamé des études de psychologie (notamment avec Jean Piaget). Une fois rattachée à mon « train psychologique », je ne l’ai plus quitté. J’ai simplement rajouté des wagons : 10 années en Suisse allemande pour raisons professionnelles de mon mari, 2 ans à Zurich pendant lesquels j’ai continué de travailler comme psychologue à Genève 3 jours par semaine en faisant les trajets. Parallèlement, j’y ai appris l’allemand à raison de 15 heures par semaine dans une école audiovisuelle pendant 8 mois. Pour payer ces cours, je me suis formée à l’enseignement du français pour étrangers, ce qui me permit d’avoir un lien supplémentaire avec le monde de la migration. Ensuite, j’ai peu à peu fréquenté les milieux psychologiques suisses allemands dans la langue, pour finir par travailler avec une psychanalyste bilingue à Bâle, tout en ouvrant un cabinet de psychologie à la frontière alsacienne où j’étais domiciliée.

Femmdoubout : « Actuellement, en France, le thème de la « Souffrance au travail » est à la une et beaucoup de personnes n’ont plus vraiment peur de verbaliser leurs angoisses auprès de psychologues. Est-ce le cas aussi en Suisse, ce ressentiment de mal être professionnel ? »
Le mal-être professionnel n’a hélas pas de frontières, surtout en ces périodes de chômage (7,3 % à Genève en janvier 2010 !) qui touchent et désemparent bien des pays industrialisés. Le mal-être s’est doublé, dans ma consultation suisse, de problèmes de racisme et de « mobbing » (harcèlement psychologique au travail) qui ont beaucoup déstabilisé les victimes. L’essentiel était alors de leur redonner confiance en elles et de les accompagner dans des démarches plus valorisantes.
Femmdoubout : « Tu as eu un cabinet dans la région Alsacienne, mais tu as décidé de revenir en créer un autre sur Genève. Opportunité, choix de vie ou véritable coup de cœur? »
Parallèlement à l’enseignement du français que j’ai prolongé à Bâle, j’ai ouvert un cabinet de psychologie en la frontière alsacienne voisine, où nous étions domiciliés après avoir quitté Zurich. Nous avons continué d’habiter en France en nous installant à la frontière suisse de Genève, lorsque nous avons réintégré la Suisse romande. (voir question 3).
Femmdoubout : « Pourquoi avoir cofondé le centre « Pluriels ?»
A Genève, je me sentais assez isolée dans ma pratique de psychologue après 10 ans d’absence, lorsque j’ai été contactée par de jeunes psychologues immigrés eux-mêmes, qui venaient de terminer leurs études, à qui je pouvais apporter mon expérience de clinicienne. Ils m’ont proposé ce projet d’aide aux migrants qui m’a tout de suite emballée. J’ai donc exercé jusqu’en 2004 comme responsable clinique de l’association « Pluriels » : centre de consultation et d’études ethno-psychologiques pour migrants que j’ai cofondée à Genève en 1995, en tant que psychologue Clinicienne – Psychothérapeute. Si je n’avais pas trop à souffrir de mes déracinements multiples, je constatais les dommages qu’ils pouvaient engendrer, particulièrement chez les réfugié(e)s économiques, politiques, et les clandestin(e)s.

Femmdoubout : « Il existe en Suisse, certains partis populistes qui affichent sans vergogne leur xénophobie, les français sont mêmes surnommés « Les Frouzes ». Est-ce pour cela que tu as créé l’association Agraf, dont tu es la Présidente depuis 2005 ? »
Je me bats en Suisse contre les mouvements populistes proches du Front National français. L’UDC (Union Démocratique du Centre) est devenu le parti le plus puissant du pays en jouant sur le chômage grandissant, l’insécurité, la peur, et en attisant la haine de l’Etranger qu’il veut à tout prix bouter hors des frontières. En Suisse allemande, Christophe Blöcher son président, fait de terribles ravages tandis qu’en suisse romande, le très médiatique Eric Stauffer, président du (MCG), Mouvement citoyens genevois veut absorber la section genevoise de l'UDC présidée par Eric Leyvraz, député au Grand Conseil. Mon combat se traduit à mon tout petit niveau par des actes ponctuels (manifestations, pétitions etc.), des articles et l’adhésion à des associations qui dénoncent leurs méfaits, comme par exemple « TopEXclusion ». En France, de l’autre côté de la frontière, on m’a demandé de prendre la présidence de l’AGRAF, (Association Gessienne contre le Racisme et le Fascisme) suite à la parution d’Outre Mère, essai sur le métissage. J’y ai milité 3 ans dans le sens d’un rapprochement et un regroupement des forces de même opinion qui existent de chaque côté de la frontière. (cf. Numéros spéciaux de notre journal biannuel « l’Agrafone »). J’ai démissionné de la présidence en novembre 2009, faute de temps, mais je reste membre active du Conseil d’Administration.
Femmdoubout : « On est dans une société, qui demande de s’intégrer et de s’adapter rapidement, pour pouvoir réussir. Penses- tu que s’expatrier n’est pas donné à tous ? »
Il me semble que le maître mot dans l’existence, s’est l’adaptation à toutes sortes de circonstances, quelles qu’elles soient. Faire avec ce qu’on a sans se diluer, extirper le positif du négatif, prendre son temps malgré les pressions extérieures car de toute façon, tout cela prend du temps… Dans le cas de l’expatriation, c’est plus compliqué, plus long et plus douloureux selon les situations. Cela nécessite une force intérieure que tout le monde ne possède pas d’emblé ou que les conditions présentes ont reléguée au second plan, d’où le recours aux psychologues, voire aux ethnopsychologues dans le cas de « Pluriels ». Je n’aime pas l’utilisation faite du mot « intégration » ! Pour moi, il ne signifie pas se fondre dans la masse, mais offrir sa différence en échange dans un processus. Les circonstances du changement, l’accueil dans le nouveau pays, conditionnent l’adaptation à une nouvelle culture et l’adoption d’un autre mode vie.
Femmdoubout : « Tu es aussi écrivaine avec des essais tels que « Outre Mère » qui a été source d’adaptation pour un documentaire italien-suisse. Ton dernier ouvrage en date est « Flore de Femmes ». La Femme est elle donc ta muse « essentielle » ? »
Après ma retraite à 60 ans, je me suis mise à l’écriture pour témoigner de ma vie privée d’étrangère perpétuelle et surtout de ma vie professionnelle avec les migrants, mais je n’ai jamais oublié que suis femme ! Mon travail de thérapeute avec la majorité de femmes qui a constitué ma consultation psychologique, m’a fait le « devenir » de plus en plus, comme l’aurait dit Simone de Beauvoir. Femme antillaise, j’ai parlé de la femme antillaise « potomitan » dans Outre Mère et j’ai poursuivi en consacrant un long chapitre à ses multiples casquettes dans Flore de femmes.

Femmdoubout : « En quoi tes origines inspirent ton jeu d’écriture ? »
Je l’ai plusieurs fois laissé entendre : malgré mes déménagements multiples, je suis toujours restée martiniquaise. Mon éloignement m’a au contraire incitée à approfondir mes origines et à me former en ethnopsychiatrie. Mon écriture est donc fortement imprégnée de mes identités plurielles, basées sur un fond antillais.
Femmdoubout : « D’ailleurs qu’elle est la place de « La Femme » dans la société suisse ?"
Pour moi, il n’y a pas « La femme » mais « les femmes » dans toutes les sociétés. Après avoir rattrapé son retard abyssal en octroyant aux femmes le droit de vote en 1971 (je suis très fière d’avoir pu participer à ce vote), la Suisse a beaucoup amélioré la situation de ses ressortissantes et a même dépassé celle des françaises. Pourtant, même si on a déjà eu une femme présidente de la Confédération, il reste encore beaucoup à faire pour qu’elles aient un traitement égalitaire à celui des hommes dans tous les domaines.
Femmdoubout : « Si tu devais décrire la ville de Genève en quelques mots, tu dirais ? »
Genève est une ville multiculturelle dans laquelle il faisait bon vivre jusqu’à l’incroyable montée du chômage qui a fait le lit des partis populistes, entraînant une xénophobie, un rejet des musulmans amalgamés avec les extrémistes religieux et une recrudescence du racisme. Elle n’a, de ce côté, rien à envier à La France ou à L’Italie. Les partis de gauche et du centre relayés par les associations, essaient heureusement de contrer ce fléau.
Femmdoubout : « Quels sont tes projets à venir, comptes tu venir te réinstaller un jour aux Antilles ? »
S’il est vrai que je me sens profondément antillaise, je m’adapte parfaitement à mes divers lieux de vie, ce qui me rend genevoise en Suisse, parisienne à Paris, périgourdine en Dordogne où nous résidons l’été etc. Mon existence suit le modèle relationnel très bien décrit par Edouard Glissant. Malgré l’immense bonheur que je ressens en foulant le sol martiniquais, j’entends poursuivre mon rôle de « passeur de l’Entre-deux » et mes adaptations à la « diversalité » du monde si riche en découvertes.
Femmdoubout : « Quels conseils donnerais- tu à une femmdoubout en devenir ? »
Quoiqu’il arrive, rechercher l’équilibre pour rester « debout » ! Ne jamais désespérer, ne jamais baisser les bras, « ne jamais s'habituer, ne jamais tolérer l'intolérable, ne jamais admettre l'inadmissible et garder l'indignation vive, afin que chaque enfant qui vient au monde puisse vivre dans la dignité, le respect, l'intégrité et l'égalité » comme l’a écrit mon amie Fabienne Bugnon, préfacière de Flore de femmes, aujourd’hui Directrice générale des Droits Humains du Canton de Genève. Ce « super » service regroupe et chapeaute diverses administrations qui œuvrent dans le domaine de la prévention et de la défense des droits fondamentaux : le Bureau du délégué à l'intégration des étrangers, le Bureau du délégué aux violences domestiques, le Service de la promotion de l'égalité entre hommes et femmes et le Service de la solidarité internationale.
Propos recueillis par Femmdoubout _ le 02/03/2010
Tous droits réservés à l'association Femmdoubout
Commentaires
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De la Martinique à la Suisse
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Bonjour Madame,
Aujourd’hui Mardi 13,09.2011,j'ai eu la chance de prendre connaissance de votre travail et de votre personne. Permettez-moi donc de vous remercier vivement pour la force et la confiance que vous m'avez inspiré à travers votre action et votre projet de vie. Merci d'avoir fondé pluriels, en effet arrivées en Suisse il y a de cela 30 ans sans papiers avec une soeur en chaise roulante et mes deux filles en bas age, nous avons toutes réussies à travailler de nuit, accomplir des études universitaires de jour,élever nos enfants et décrocher finalement un travail de traductrices à l'ONU et divers OI et ONG. Pas besoin de vous expliquez que ce fut une lutte pour tout partout et à plein temps.Ce parcours jalonnés de réflexions sur les Droits Humains et la santé de l'être et de la planète ainsi que le constat d'inégalité de chances, m'a poussé à fonder l'Association LO'13'TO et de proposer tout un programme de qualification et d'insertion de la population fragilisée à Genève, notamment les femmes migrantes et les jeunes en rupture.Or depuis que le projet a été accepté par la Ville, et qualifié d'excellent projet,qui est le fruit de mes 30 ans d'études, de travail et de recherches et de persévérances,je me sens entrainée dans un processus de harcèlement morale et administratif qui dure depuis 3 ans. Je continue à me battre toutefois je n'arriverai pas sans un soutien conséquent pour défendre ce projet et mon rôle dans la nouvelle structure.
A cette fin j'ai besoin de plus de femmes dans le comité et d'être dans le réseau des femmes actifs dans légalité hommes femmes. J'ai eu besoin de raconter ce parcours à quelqu'un qui pourra comprendre et écouter et aujourd’hui par hasard ce
fut vous.
Merci pour tout, m^me si vous m'avez lu ou pas et excellente continuation journée.
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