Elle a quitté son pays pour vivre à l'étranger...

On a toute rêvé un jour certainement, de le faire. Tout laisser derrière soi et tenter sa chance ailleurs, où même tout simplement envie d’une nouvelle vie, une nouvelle expérience mais cette fois ci à l’étranger. Courageuses ou ambitieuses, elles l’ont fait et nous le racontent. Place à des parcours de vie de femmes qui osent prendre leurs destins en main, face à une langue, une culture, un pays différent….



De la Guadeloupe vers l'Espagne

Judith THETIS - 33 ans

Fonction Précise : Assistante du Directeur Général

 

Femdoubout : “Judith parle nous un peu de toi…

 

Ainée d'une fratrie de 5 sœurs, je suis originaire de Morne-à-l’eau (Guadeloupe) où j’ai passé ma plus tendre enfance jusqu’à l’âge de 7 ans. Très tôt préoccupés par notre futur, mes parents décidèrent que nous irions vivre en France métropolitaine chez mon oncle maternel afin d’y étudier. C'est en 1984 que je débarque à Thierville-sur-Meuse, près de Verdun (Meuse) pour continuer mon cursus scolaire. Au collège, j’ai découvert mon amour pour les langues étrangères en commençant par l'anglais, dont l’apprentissage est très recommandé de nos jours et suivi de l'espagnol pris en seconde langue en classe de 4ème et dont je suis tombée éperdument amoureuse. Au lycée, j’ai opté pour le cursus Science Technique et Tertiaire, option Action et Communication Commerciales. Un diplôme obtenu avec mention Assez Bien.

 

Femmdoubout: “ Tu optes pour une filière administrative et commerciale en décrochant un BTS ACC, puis un DNTS de Gestion Européenne des Petites et Moyennes Entreprises. Ensuite tu choisis de suivre le programme ERASMUS. Peux-tu nous dire en quoi cela a-t-il consisté?

 

En effet, mes notes n’étant pas suffisantes pour accéder à une école de commerce et étant l’ainée d’une famille nombreuse très modeste, je ne pouvais pas envisager, financièrement parlant, de faire les études rêvées. Comme j'avais planifié mes études, je suis donc passé au plan B qui me permettrait de suivre des études post-bac : préparer le BTS Action Commerciale (Verdun) avec des cours théoriques tel que marketing, comptabilité, droit appliqué pendant des travaux pratiques et au sein de l’association des étudiants du BTS AC, dont j’étais la trésorière, pour différents organismes privés et collectivités. Après de nombreuses recherches et demandes d’information, j’ai choisi de me spécialiser dans cette branche toujours en cherchant un niveau supérieur pour m’assurer l’obtention d'une bourse d'étude. J’ai choisi d'obtenir le Diplôme National de Technicien Supérieur en Gestion Européenne des Petites et Moyennes Entreprises. Cette formation permet l'étude théorique du droit du travail, du droit des sociétés (Anglais, Allemand, Espagnol), de la comptabilité, de la fiscalité et Anglais et Espagnol approfondis suivi de 4 à 6 mois de stage au sein d’une entreprise dédiée à l’exportation ou dans un pays européen. Puisque mes recherches de stage dans la région Lorraine restaient infructueuses, j’ai contacté la multinationale DANZAS (DHL de nos jours) à Nancy (Meurthe-et-Moselle) qui m’a ouvert les portes pour leur succursale de Valencia, où j’ai commencé en tant que stagiaire, en 1998. Et ce, grâce à l’obtention d’une bourse du Conseil Général de la Meuse d’un montant de 15.000 FRF. Comme ils décidèrent de m'accepter à la dernière minute et pour éviter de perdre le temps, j'avais convenu de me présenter quelques jours avant afin qu'il signe la Convention de Stage. Après ce premier stage, en collaboration avec l’IUT, j’ai réussi à négocier une prolongation de bourse, afin de rester en Espagne en tant qu’ERASMUS pendant une année. Ainsi, j’ai combiné une dernière année de Diplomatura (Bac+3 espagnol) avec le stage toujours à DANZAS au sein du département commercial. Mon but, avant l’obtention du diplôme, était de perfectionner mon niveau de langue et de m’insérer dans le monde du travail en Espagne.





Femmdoubout : « En 1999, tu t’installes en Espagne et tu commences à travailler dans le secteur du transport international jusqu’en 2003, au sein de diverses sociétés. Intégrer le marché du travail en Espagne, alors que l’on est une jeune femme noire , originaire de la Guadeloupe ,est-ce difficile ? As-tu rencontré des barrières ? »

 

Il est vrai, que lorsque je me suis présentée sur mon lieu d’apprentissage, la veille, avant le début du stage afin que le directeur signe ma convention, je ne savais pas comment interpréter leur comportement. Oui, parce que, je les avais relancé tous les 2 jours durant ce mois afin de savoir s’ils avaient pris une décision concernant mon stage. Sachant que ma voix n'a pas d'accent particulier, je suis arrivée avec mon plus beau tailleur, je me suis présentée au standardiste qui m'a regardé éberlué. Pendant que j’attendais dans le hall tout sagement presque toute l'entreprise est venue voir à quoi je ressemblais. Après quelques semaines, j’ai quand même demandé à mes collègues « le pourquoi » de leur réaction et ils m’ont expliqué que personne ne s’attendait à ce que je sois noire, car, ils ne détectaient aucun accent lorsque j’appelais pour les presser. Après quelques semaines, les barrières sont tombées et j’ai eu la chance de tomber sur les meilleurs collègues, devenus amis jusqu’à ce jour. Preuve faite, que je les ai marqués. Les barrières sont surtout dues à une méconnaissance géopolitique d’un point de vue général, surtout au niveau de l’administration à l’époque. Lorsque l’on m’a proposé le contrat de travail, j’ai dû avoir recours à différents organismes : le Ministère de l’Intérieur (où j'ai dû expliqué à l’agent que OUI, je suis noire mais que je suis FRANÇAISE donc EUROPÉENNE et que NON je n’avais pas besoin de visa puisque le traité de Schengen garantit la libre circulation des personnes au sein de l’U.E), une banque (dont je tairais le nom) qui m’a carrément refusé l’ouverture d’un compte même après la présentation de tous les documents nécessaires à l'opération. Deux mois plus tard, il faisait une publicité pour capter les clients venant de l'étranger, le comble !!!



Femmboubout : « Fin 2003, tu changes de secteur en passant dans le monde de la fabrication de chaussures au sein de 4 structures différentes. À ce jour, tu es toujours employée dans une société mais tu as gagné une certaine expertise dans ce domaine et cela t’as même donné l’idée de créer… ta propre collection. Dis-nous en plus… »

 

C'est vrai, en 2003, je décide de quitter le secteur du transport international pour des motifs personnels car déjà maman d'une petite fille de 3 ans A l'époque, je recherchais un emploi qui me permettrait de faire moins d’heure pour un salaire équivalent et avoir plus de temps à consacrer à ma famille. Ce secteur m'était totalement inconnu lorsque j'y ai mis les pieds. J’ai dû tout apprendre au fur et à mesure. La marque allemande Carrière Design a eu le plus d'impact sur moi : celle-ci est commercialisée sur le marché allemand et offre un produit luxueux de qualité et de matières nobles. Ce qui m’a beaucoup plus car en tant que commerciale, je me suis sentie identifiée avec le produit que nous fabriquions. J’ai participé activement dans la création de quelques aspects de la collection qui ont été très bien reçu par la clientèle pour la grande satisfaction de la gérante allemande qui le nommait « Black Taste » (goût noir) et déjà je rêvais de pouvoir l’imiter un jour… utiliser mon « black taste » pour mes propres créations. J’ai pris conscience aussi des difficultés dû aux grands nombres de produits existants sur le marché européen et face à l’avalanche de produit asiatique de masse donc il me fallait marquer la différence et trouver l’âme de mes produits tout en maintenant un niveau qualitatif très exigeant sur mes propres créations. En 2007, j’ai profité de l'opportunité de pouvoir faire un break pour retourner aux Antilles, après 12 ans d’absence. Ce retour aux sources m'a permis d’évaluer le progrès de la population et d’identifier les besoins dans le commerce de la chaussure (déformation professionnelle oblige). Cela m’a confortée dans mon idée : le germe était semé.

 

Femmdoubout : « Retrouve-t-on les mêmes difficultés qu’en France lorsque l’on veut créer son entreprise en Espagne ? Les codes de l’entreprise sont-ils les mêmes et as-tu la possibilité d’avoir recours à des aides publiques ? »

 

Je ne connais pas précisément toutes les difficultés rencontrées en France. Cependant, en Espagne, l’administration facilite actuellement la création d’entreprise, en permettant la présentation de documents en ligne. Ce qui évite beaucoup de déplacements, mais le plus simple reste à contacter des bureaux-conseillers qui se charge de faire les démarches nécessaires. Depuis mi-novembre, mon consultant a étudié les différentes options possibles et la plus économique. Finalement, il m'a été conseillé de souscrire à IAE (Impôt sur les Activités Économique). Ainsi, je peux commercialiser légalement sans pour autant être considérée comme entrepreneur, ce qui engendrerait des frais sécurité sociale de 250,-€ par mois par exemple, mais qui m'aurait permis de bénéficier d'aides publiques. Pour le moment, cela ne m’intéresse pas financièrement, car elles ne sont pas garanties malgré la crise, le nouveau gouvernement ne semble pas près à venir en aide aux entrepreneurs.



Femmdoubout : « L’Espagne a été l’un des premiers pays de la zone européenne a être citer comme étant celui porteur d’un taux élevé de chômage. Penses-tu que ton marché soit assez porteur et viable pour t’amener vers la réussite de ton projet ? »

 

Mon marché de vente n’est pas limité à l’Espagne. Nous vivons dans un monde globalisé dans lequel Internet joue un facteur crucial de nos jours. Je tends à profiter de mes connaissances acquises du marché international et mes compétences acquises tout au long de mon parcours professionnel mais aussi du savoir-faire de l’industrie de espagnole de la chaussure sans oublier d'y mixer mon « black taste » et ma culture créole dans la création de mes produits.

 

Femmdoubout : « D’ailleurs, pourquoi avoir choisi d’utiliser cette touche locale, tel que le tissus madras, pour la réalisation de tes premiers prototypes ? »

 

Quand je suis retournée aux Antilles, mon caprice a été de me créer une robe madras, mais avant qu'elle ne soit finie j’ai dû revenir en Espagne. Restée 3 ans dans l’armoire, je me suis décidée à la faire terminer par un modiste de mon village qui y a rajouté des boutons de Swarovski, du plissé sur les manches et la jupe. Le hasard a fait que je l‘avais récupérée un matin et ce même jour au boulot on m'a laissé faire une paire de chaussure. J’ai suivi mon instinct en utilisant les chutes de madras restant de ma robes. Lorsque le résultat arriva, comme Archimède « EUREKA », ce fut une évidence lorsque je l'ai vu, une fierté lorsque je les ai chaussées. Je pris conscience des valeurs que je pouvais transmettre. Il fallait que je partage avec celles qui sauront apprécier cette touche dite « lokal », comme une marque d’identité dans notre culture. À ce jour, je ne connais aucun antillais expatrié qui ne garde pas une touche « lokal » chez lui que ce soit folklorique, musical, gastronomique...

 

Femmdoubout : « Tu es secrétaire de direction trilingue. La maitrise de plusieurs langues te donne-t-elle un atout majeur, pour avoir une ouverture de ton activité à venir sur d’autres marchés internationaux ? »

 

La communication est un atout très important de nos jours. Nous vivons dans un monde globalisé et mon produit n’est pas exclusivement pour les caribéens francophones. Dans la communauté caribéennes, trois langues (européennes) sont parlées et je les maitrise toutes. Je pense que ça devrait être une obligation morale en tant que caribéens (nes) d’être quadrilingue incluant le créole. J’ai beaucoup réfléchi à ce concept de « lokal » car moi-même, guadeloupéenne, antillaise, française, européenne, expatriée en Espagne depuis 13 ans, je fais partie de ce que l’on appelle la Diaspora Caribéenne, je suis et je resterais toujours « lokal », c’est mon état d’âme, ma manière d’être, d’agir, de me sentir et c’est ce que je veux transmettre dans mes créations. Je suis l’âme de mes créations.

 

Femmdoubout : « Beaucoup de jeunes diplômés antillais choisissent de s’expatrier d’office soit au Canada ou aux États-Unis, mais très rarement au sein de la communauté européenne. Existe-t-il à ta connaissance, en Espagne un vivier d’Antillo-Guyanais actif ? »

 

À ma connaissance, il n’y a pas de vivier Antillo-Guyanais… il faudrait que je cherche au consulat voir s’il existe des associations quelconques. Juste pour info, l'année 2011 était l'année des Outre-Mers et je n'ai eu aucune notice du Consulat Français... Pour ma part, au cours de ces années, j’ai connu virtuellement 4 guadeloupéens et 3 martiniquais qui vivent en Espagne et nous sommes en contact de temps à autre via MSN et Facebook… nous faisons chacun notre vie et nous échangeons des recettes et commentaires diverses, bien que nous ne nous soyons jamais rencontrés. Une chose à faire dans un futur proche ! Je ne connais pas les circonstances de l’expatriation aux USA ou Canada mais ce doit être plus aisée de s’expatrier dans l’UE mais peut-être est-ce simplement une question de distance ou d'attrait pour la culture américaine.



Femmdoubout : « Est-ce l’avenir de demain, de choisir la commercialisation de son entreprise via le support internet en ouvrant une boutique en ligne ? Trouve-t-on une réelle différence sur la manière de consommer et d’acheter pour la clientèle ? »

 

De nos jours, une quelconque recherche se fait en premier lieu sur Internet. Par conséquent, la création d’une page web, d’une boutique en ligne est absolument nécessaire pour avoir une visibilité, pour se faire connaître et connaître ses produits. La clientèle de nos jours est de plus en plus connectée. Et, autant les avis positifs peuvent accroître les ventes, autant les avis négatifs peuvent porter préjudice au négoce. Pour cette raison, un commerce en ligne se doit d’être rigoureux, sérieux et donner une réponse à la clientèle ; l’enjeu est très important, ce n’est pas un jeu.

 

Femmdoubout : « Comment est perçu la femme au sein du monde de l’entreprise en Espagne en 2011 ? A-t-elle des opportunités de gravir les échelons plus facilement qu’ailleurs? »

 

L’Espagne a fait d’énormes progrès depuis 30 ans (fin de la dictature, en 1976). Le droit des femmes était bafoué ou complètement négligé. De nos jours, au sein du monde de l’entreprise, la femme est encore perçue comme inférieure aux hommes, il existe toujours des différences salariales bien que ce soit illégal mais reconnu. Nombre d’employeurs perçoivent encore que la jeune femme célibataire comme opérationnelle mais dès lors qu’elle décide à avoir des enfants, ils ne peuvent plus compter sur elle. La lutte est continue pour se faire valoir ! Pour gravir des échelons, la femme doit toujours travailler plus que l’homme, à part égal, ce sera toujours l’homme qui sera récompensé.

 

Femmdoubout : « Quels conseils donnerais-tu à une FEMMDOUBOUT en devenir ? »

 

Je commence moi-même mon projet et je suis plutôt preneuse pour les conseils.

 

 

Propos recueillis par Femmdoubout le 22/01/2012

Tous droits réservés à Femmdoubout





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Commentaires

  • Stephanie(dimanche, 22. janvier 2012 09:23)

    Bonjour,
    Je suis ravie de cet article. J'ai moi meme travaillé 2 ans en Espagne à Barcelone, et je n'ai eu vent d'une communauté antillais en Espagne... Malheureusement, car en tant que "double" expatriée (France metropolitaine et Espagne), il est bon de rencontrer des personnes qui ont vécu ou vivent la même expérience.
    J'espère que votre petite entreprise rencontrera beaucoup de succès.

  • LOUIS(lundi, 23. janvier 2012 16:33)

    Je connais personnellement Judith et c'est un bel exemple de la femme doubout. Elle se bat pour ses rêves et je lui souhaite de réussir. France-Aimée

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